1 million d'entreprises formalisées
La formalisation par l'incitation, pas par la contrainte
Dossou a vingt-huit ans et des mains d’orfèvre.
Son atelier de couture est coincé entre un vendeur de crédit téléphonique et une quincaillerie, à deux pas du carrefour Godomey. Quatre vieilles machines à coudre. Trois apprentis. Un ventilateur qui fait ce qu’il peut. Depuis cinq ans, Dossou transforme des pagnes en robes de cérémonie que les femmes du quartier viennent commander depuis Abomey-Calavi, parfois depuis Cotonou.
En décembre dernier, il a compté. 5 millions de francs CFA de chiffre d’affaires en 2025. Pas de quoi s’acheter une voiture, mais de quoi nourrir sa famille, payer ses apprentis et mettre un peu de côté pour une cinquième machine — une neuve, cette fois.
Un matin de janvier, un responsable achats d’un hôtel de Ganvié, mari d’une cliente de Dossou, l’appelle. L’établissement a besoin de 200 uniformes pour son personnel, budget 8 millions. Dossou exulte. Puis il entend la phrase : « Il nous faut votre numéro IFU, votre RCCM et une facture normalisée. »
Dossou n’a rien de tout ça !
Il connaît l’existence du guichet de l’APIEx. Il sait qu’on peut se formaliser en ligne sur MonEntreprise.bj. Il n’est ni ignorant ni paresseux. Mais chaque fois qu’il a posé la question autour de lui, les réponses sont les mêmes : « Si tu te formalises, les impôts vont te trouver. » « Mon frère l’a fait, ils lui ont réclamé trois ans d’arriérés. » « Ça coûte et ça ne rapporte rien. »
Dossou raccroche. Il ne répond pas à l’hôtel.
8 millions de francs CFA partis. Un contrat qui aurait changé sa trajectoire, évaporé en trente secondes. Non pas parce qu’il manque de talent, ni parce que la demande n’existe pas — mais parce que le système n’a pas encore trouvé comment lui dire : «Viens, c’est dans ton intérêt. »
Au marché Dantokpa, dans les ateliers de Bohicon, le long de la route Parakou-Malanville, des centaines de milliers de Dossou font le même calcul chaque jour. Et chaque jour, le calcul dit la même chose : Rester dans l’ombre!
Le Bénin a posé des fondations que beaucoup de pays africains n’ont pas encore. Le guichet unique de formalisation existe depuis 2009 — un des premiers en zone OHADA. La plateforme MonEntreprise.bj permet de créer une entreprise en ligne en quelques heures (quand on est à Cotonou et qu’on a tous les documents requis). Le système e-MECEF a digitalisé la facturation pour les assujettis à la TVA. Le statut d’Entreprenant, simplifié et gratuit, a été conçu précisément pour les micro-entreprises informelles (Banque Mondiale, 2015).
Les résultats macro sont réels : les recettes fiscales sont passées de 11,5 % du PIB en 2022 à environ 13,2 % en 2024 (FMI, Article IV 2025). L’inclusion financière a bondi à 87,7 % en 2023, avec plus de 11 millions de comptes mobile money actifs (BCEAO, Rapport Inclusion Financière 2023). L’infrastructure numérique est là.
Et pourtant, seulement 8 % des micro-entreprises sont enregistrées (Diagnostic écosystème entrepreneurial IYBA-SEED, 2024). Sur environ 2,5 millions d’unités de production informelles recensées par l’INSAE, le pays ne compte qu’environ 30 000 nouvelles immatriculations par an (INStaD, Bulletin Immatriculations 2025). À ce rythme, il faudrait 80 ans pour formaliser le tissu économique béninois.
La tension n’est pas un échec. C’est un problème d’interface. L’État a construit les tuyaux — mais le liquide ne coule pas encore, parce que la proposition de valeur de la formalisation n’est pas lisible pour Dossou.
PROBLEME INSOLVABLE ? NON !
Deux pays ont craqué le code. Par deux chemins différents.
L’Indonésie comptait 64 millions de micro-entreprises en 2019, dont la grande majorité opérait sans aucun enregistrement légal (IFC, MSME Finance Gap 2025). En 2018, le gouvernement de Joko Widodo a lancé le système OSS (Online Single Submission) : enregistrement en ligne, zéro frais pour les micro-entreprises, et surtout un lien direct entre l’immatriculation et l’accès au programme KUR — un mécanisme de prêts garantis par l’État à 3 % d’intérêt. Résultat : en six ans, 30 millions de MPME enregistrées à fin 2024 (Ministère des MPME, Indonésie). La clé n’était pas la simplification administrative — elle existait déjà. C’était la contrepartie financière immédiate.
Le Ghana a pris un autre angle. En 2022, l’Autorité fiscale a lancé le Modified Taxation Scheme : un impôt unique de 3 % du chiffre d’affaires pour les très petites entreprises, sans obligation comptable complexe (ICTD, 2023). L’entreprise paie peu, mais elle existe. Elle a un numéro fiscal. Elle peut ouvrir un compte bancaire dédié. Elle entre dans le système. L’approche ghanéenne reconnaît une vérité que les économistes du développement documentent depuis vingt ans : la formalisation massive ne fonctionne que si le régime fiscal de destination est radicalement simplifié et perçu comme juste (J-PAL, Policy Insight 2022).
Point commun : dans les deux cas, l’État n’a pas dit « formalisez-vous parce que c’est la loi ».
Il a dit « formalisez-vous et voici ce que vous gagnez dès demain matin ».
L’IDÉE POUR LE BÉNIN
L’objectif est ambitieux mais calculé : passer de 30 000 immatriculations par an à 75 000 dès 2028, puis 100 000 par an à partir de 2032, pour atteindre le cap du million d’entreprises formalisées à l’horizon 2040. Pas une formalisation cosmétique — une formalisation qui change la vie de l’entrepreneur.
Premier levier : le « Pacte du formalisé ».
Chaque entreprise nouvellement enregistrée reçoit, automatiquement et dans les 72 heures, trois choses :
un compte e-MECEF activé,
une inscription simplifiée à ARCH (couverture maladie de base pour l’entrepreneur et deux ayants-droit), et
un scoring de crédit initial alimenté par son historique mobile money.
Pas de paperasse supplémentaire. Pas de file d’attente. La formalisation débloque des droits — elle n’ajoute pas des obligations.
Le mobile money est la clé de voûte. Avec 11 millions de comptes actifs et une contribution estimée à 8 % du PIB (GSMA, 2025), les transactions mobiles constituent déjà le journal comptable réel de millions de Béninois. Relier l’IFU au numéro mobile money, c’est créer un historique économique vérifiable sans imposer une comptabilité formelle.
C’est exactement ce qu’a fait l’Indonésie avec le NIB — un identifiant unique d’entreprise lié aux données transactionnelles.
Deuxième levier : le régime fiscal de transition.
Inspiré du modèle ghanéen et du Monotributo latino-américain, un régime de pré-formalisation sur trois ans : contribution forfaitaire unique de 1 à 2 % du chiffre d’affaires déclaré via mobile money, incluant impôt et cotisation sociale de base. Aucune obligation de tenue comptable formelle pendant cette période. Au-delà de 50 millions de FCFA de chiffre d’affaires annuel, basculement progressif vers le régime de la TPS.
Le calcul est simple. Un couturier comme Dossou, avec 5 millions de FCFA de chiffre d’affaires, paierait 50 000 à 100 000 FCFA par an — soit 4 000 à 8 000 FCFA par mois. Le prix de deux recharges téléphoniques. En échange : couverture maladie, accès au crédit bancaire, éligibilité aux marchés publics réservés.
Troisième levier : les marchés publics comme aimant.
Réserver 15 % des marchés publics locaux (entretien, fournitures, restauration, travaux légers) aux MPME formalisées depuis moins de 5 ans. Le Bénin investit massivement dans les infrastructures — une partie de cette manne doit irriguer le tissu local. Volume potentiel : 30 à 50 milliards de FCFA par an (estimation sur base des dépenses d’investissement public communal). C’est cet aimant qui a tiré la formalisation au Rwanda et en Indonésie : pas la peur du fisc, mais l’appétit du marché.
Quatrième levier : les antennes communales.
Pas un guichet de plus à Cotonou. Des points de formalisation intégrés aux mairies des 20 communes les plus actives économiquement, avec un agent capable de finaliser l’enregistrement sur tablette en 30 minutes et d’expliquer les contreparties concrètes. Coût marginal : 5 à 10 millions de FCFA par commune (Analyse Secteur Privé Bénin, 2025), finançable via les budgets communaux et l’appui de la BAD ou de la SFI.
Investissement total estimé : 40 à 60 milliards de FCFA sur cinq ans (infrastructure numérique, formation agents, fonds de garantie, communication). Retour attendu : si 500 000 entreprises contribuent en moyenne 200 000 FCFA/an au régime forfaitaire, c’est 100 milliards de FCFA de recettes supplémentaires annuelles — sans augmenter un seul taux d’imposition. Un multiplicateur de 2x en cinq ans.
CE QUE ÇA CHANGE
Godomey, 2040.
L’atelier de Dossou n’est plus coincé entre la quincaillerie et le vendeur de crédit. Il a déménagé dans un local de 80 mètres carrés sur la nationale, avec une enseigne lumineuse et le logo « Dossou Couture ». Douze employés. Trois machines industrielles financées par un crédit de la BOA à 7 %, garanti par le fonds ADPME, obtenu grâce à un scoring de crédit qui a lu six ans de transactions mobile money.
L’hôtel de Ganvié ? Il est devenu son premier client. Suivi par deux écoles privées, une ONG internationale qui commande des sacs en tissu recyclé, et — le contrat dont il est le plus fier — la mairie d’Abomey-Calavi pour les uniformes des agents municipaux.
Dossou cotise à ARCH. Quand son apprenti Koffi s’est cassé le poignet en janvier, il a été soigné à la clinique de Calavi sans que la famille vende un seul pagne. « Avant, raconte Dossou, je n’avais qu’un carnet et une réputation. Maintenant j’ai un numéro, un historique, et des droits. »
Il paie ses impôts. Pas beaucoup — le régime forfaitaire correspond à ce qu’il dépensait autrefois en « frais de facilitation » pour éviter les ennuis. La différence : cette fois, l’argent lui revient sous forme de routes, d’éclairage public, de sécurité.
Dossou n’est pas devenu riche. Mais il est devenu visible. Et dans une économie qui se formalise, la visibilité, c’est le premier étage de la fusée.
Autour de lui, 980 000 autres entrepreneurs ont fait le même choix. Pas parce qu’on les a forcés. Parce qu’on leur a montré que le formel était plus rentable que l’ombre.
Un million d’entreprises formalisées, ce n’est pas un objectif fiscal — c’est un million de Béninois qui passent de l’invisible au possible.
Christian JEKINNOU, Fanaka&Co Mars 2026
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