130 kilowattheures - Le prix de l'ombre
Souveraineté énergétique : la prochaine frontière
Cossi soude, masque baissé.
Arc électrique crépitant, bras musclés, mains d’une précision chirurgicale sur un portail en fer forgé. On ne lui parle pas quand il soude. Quinze ans de métier. Des portails, des grilles, des charpentes métalliques — pour les maisons neuves qui poussent entre Bohicon et Abomey, pour les hôtels du corridor touristique, pour les entrepôts des commerçants de Glazoué.
Un mardi d’octobre 2025, à 14h12, l’arc s’éteint. Le compresseur tousse et meurt. Le ventilateur s’arrête. L’atelier plonge dans le silence.
Cossi ne bouge pas. Il sait exactement ce qui vient de se passer. Pas une panne locale. Un délestage. Le troisième cette semaine. Depuis deux mois, le réseau vacille — les perturbations sur l’interconnexion avec le Togo et le Ghana se répercutent en cascade jusqu’à Bohicon.
Il retire son masque. Regarde le portail à moitié soudé. Calcule. Le client veut sa livraison vendredi. Chaque heure d’arrêt, c’est une soudure non faite, un apprenti payé à ne rien faire, un délai qui glisse. Il y a trois ans, il a investi 400 000 francs CFA dans un petit groupe électrogène. Il le démarre. Le bruit envahit l’atelier. L’essence coûte 600 francs le litre sur le marché parallèle — du carburant nigérian, comme tout le monde en utilise. Chaque heure de groupe, c’est 1 500 francs qui partent en fumée. Littéralement.
Cossi regarde le ciel. Pas un nuage. Le soleil tape sur le toit en tôle de l’atelier à 35 degrés. Une chaleur qui fait trembler l’air au-dessus du goudron.
Ce soleil qui l’écrase, c’est le même qui, à 120 kilomètres de là, alimente les panneaux de la centrale d’Illoulofin — la première grande centrale solaire du Bénin, 25 mégawatts, inaugurée en 2022. Le même qui pourrait couvrir son toit et alimenter son poste à souder sans bruit, sans fumée, sans dépendre d’un réseau fragile ni d’un bidon d’essence frelatée.
Mais entre le soleil et le poste à souder de Cossi, il y a un système qui n’a pas encore fait la connexion.
LE BÉNIN A ACCÉLÉRÉ SON ÉLECTRIFICATION
En dix ans, le Bénin a opéré une transformation majeure. En 2017, une coupure d’électricité durait en moyenne cinq heures. En 2023 : quarante et une minutes (Compact MCC / SBEE, rapport performance 2023). Les délestages chroniques qui paralysaient Cotonou ont presque disparu. Le taux d’accès à l’électricité est passé de 41 % en 2016 à 57 % en 2023, avec un bond spectaculaire en zone rurale : de 18 % à près de 44 % (World Bank / IEA, 2023). La centrale à gaz de Maria-Gléta II — 127 MW, la première grande centrale thermique moderne du pays — est opérationnelle depuis 2019. La centrale de Glo-Djigbé, 143 MW, monte en puissance pour alimenter la GDIZ. Le Code de l’électricité de 2020 a ouvert le secteur aux producteurs indépendants. La SBPE a été créée pour piloter la production nationale. Le Compact MCC — 391 millions de dollars — a financé 900 km de lignes haute et moyenne tension, 18 postes de transformation et un centre national de dispatching (MCC, 2023).
Le Bénin a fait en sept ans ce que beaucoup de pays de la sous-région n’ont pas fait en vingt.
Cependant, un Béninois consomme en moyenne 130 kilowattheures par an. C’est vingt-huit fois moins qu’un Marocain. Trente fois moins qu’un Sud-Africain. C’est 4 % de la moyenne mondiale (Trajectoire énergétique du Bénin 2016-2066 ; IEA, 2023). Derrière ce chiffre, il y a une réalité : le pays importe encore entre 58 et 80 % de son électricité, selon les sources, depuis le Nigeria, le Ghana et le Togo via la Communauté Électrique du Bénin (EIA / IEA / Ecofin, 2023-2026). La moindre perturbation régionale — et elles sont fréquentes — se transforme en délestage à Bohicon, à Parakou, à Natitingou. Le mix de production reste à plus de 95 % fossile (gaz et fioul). Et le coût du kilowattheure, autour de 0,20 dollar, pèse lourd pour un pays à faible revenu (BEAS / Banque Mondiale, 2024).
La question n’est pas de savoir si le Bénin a progressé. Nous avons progressé, massivement. La question est : pouvons nous industrialiser notre économie, alimenter la GDIZ, connecter les villages, électrifier les transports — avec un système qui dépend encore de l’extérieur pour plus de la moitié de notre énergie ?
Certainement pas. Et une partie de la solution est au-dessus de nos têtes.
L’EXEMPLE MAROCAIN
En 2009, le Maroc importait 97 % de son énergie. Pas de pétrole. Pas de gaz. Un pays vulnérable à chaque fluctuation des cours mondiaux. Quinze ans plus tard, le Maroc dispose de plus de 4 680 MW de capacités renouvelables installées et vise 52 % d’électricité d’origine renouvelable d’ici 2030 (MASEN / Energy Partnership Morocco-Germany, 2025).
La clé n’a été ni un miracle technologique ni une manne financière tombée du ciel. C’est une décision politique traduite en architecture institutionnelle. Le Maroc a créé MASEN — une agence dédiée, avec un mandat clair et une autonomie de gestion. Il a structuré des partenariats public-privé avec des opérateurs internationaux comme ACWA Power. Il a mobilisé du financement concessionnel — Banque Mondiale, BAD, BEI, KfW — pour réduire le risque perçu par les investisseurs privés. Et il a commencé par un projet phare : Noor Ouarzazate, 580 MW de solaire concentré sur 3 000 hectares dans le désert, capable de stocker l’énergie et de produire de nuit grâce aux sels fondus. Coût total : environ 2 milliards de dollars. Résultat : un million de foyers alimentés, 690 000 tonnes de CO₂ évitées par an, et un signal envoyé au monde entier — un pays africain peut mener la transition énergétique (IRENA / CIF, 2024).
Le Maroc n’a pas les mêmes moyens que le Bénin. Mais le Bénin a deux avantages que le Maroc de 2009 n’avait pas. D’abord, le coût du solaire photovoltaïque s’est effondré : le coût moyen mondial est passé de 0,36 dollar par kilowattheure en 2010 à 0,044 dollar en 2023, soit une baisse de 90 % (IRENA, Renewable Power Generation Costs 2024). En Afrique, les projections tablent sur un coût du solaire avec stockage autour de 0,12 dollar le kilowattheure d’ici 2030 — compétitif avec les centrales thermiques fonctionnant au carburant importé (BNEF / Climatescope, 2024). Ensuite, le Bénin dispose d’un gisement solaire exceptionnel : plus de 5 kWh par mètre carré par jour sur la majeure partie du territoire, parmi les plus élevés d’Afrique de l’Ouest (Trajectoire énergétique du Bénin 2016-2066, Fanaka 2026). Le soleil, ici, n’est pas une option parmi d’autres. C’est un avantage compétitif.
L’IDÉE POUR LE BÉNIN
L’objectif : porter la capacité solaire installée de moins de 200 MW aujourd’hui à 1000 MW d’ici 2035, puis à 1500 MW d’ici 2040. C’est le scénario modéré des projections de demande énergétique du pays, qui placent la pointe nationale entre 800 et 900 MW en 2035 et entre 1,3 et 1,5 GW en 2046 (WAPP Master Plan / BEAS).
Premier pilier : accélérer le pipeline solaire centralisé. La centrale DEFISSOL d’Illoulofin — 25 MW, première du genre — est un point d’appui. Son extension à 50 MW est en cours. Le projet de Natitingou, 50 MW, annoncé en mars 2026 avec la BAD, renforcera le nord. Mais c’est le parc solaire de la GDIZ qui change l’échelle : 100 MW de solaire en toiture sur les usines, et un parc PV au sol de 300 MW prévu à terme sur 1 200 hectares. En parallèle, structurer un pipeline d’appels d’offres pour des parcs de 50 à 100 MW à Kandi, Forsun, Bétérou — financés en IPP (Producteurs Indépendants d'Électricité) avec des contrats d’achat d’électricité (PPA) à long terme validés par le régulateur, sur le modèle qui a fait ses preuves au Sénégal, où la capacité solaire a atteint 671 MW grâce à une série de Scaling Solar et de PPA compétitifs (PV Magazine / AFSIA, 2026).
Deuxième pilier : libérer le solaire décentralisé. C’est ici que le Bénin peut faire un saut. Permettre aux industries de la GDIZ, aux hôtels, aux PME, aux ménages de produire leur propre électricité solaire en toiture avec du stockage batterie, et de revendre l’excédent au réseau via un mécanisme de net-metering (mécanisme de facturation permettant aux producteurs d'énergie renouvelable du type panneaux solaires par exemple de réinjecter l'électricité excédentaire dans le réseau). Le cadre réglementaire existe en germe dans le Code de l’électricité de 2020 — il faut l’activer avec des tarifs de rachat clairs et un guichet unique pour les autorisations. Le coût d’un kit solaire industriel de 10 kW avec batterie tourne autour de 5 à 7 millions de francs CFA — finançable en leasing sur cinq ans. Pour Cossi, ça représente 80 000 à 100 000 francs par mois. Moins que ce qu’il dépense aujourd’hui en essence pour son groupe électrogène.
Troisième pilier : sécuriser la base thermique et hydraulique. Le solaire seul ne suffit pas. Le gaz — via Maria-Gléta II et Glo-1, alimentés par le terminal GNL flottant signé avec Total — reste indispensable pour la stabilité du réseau et les pointes de nuit. Le barrage de Dogo-bis, 128 MW sur l’Ouémé, pourrait produire plus de 330 GWh par an et fournir une base hydraulique pilotable — mais il exige un investissement de 150 millions de dollars et une quinzaine d’années de préparation. Lancer les études détaillées et la préparation institutionnelle maintenant, c’est préparer le Bénin de 2040.
Quatrième pilier : renforcer les interconnexions régionales et viser l’export. Le Bénin est au croisement de trois grands projets d’interconnexion WAPP : le renforcement 330 kV Nigeria-Bénin, la dorsale Nord Core vers le Niger et le Burkina, et la dorsale médiane vers le Ghana et la Côte d’Ivoire. En 2025, le WAPP a réalisé la première synchronisation expérimentale de tous les réseaux ouest-africains et adopté un code de marché régional. Le Bénin peut passer du statut d’importateur net à celui d’acteur du marché régional — en exportant les excédents solaires diurnes et en important la base thermique ou hydraulique en heures creuses.
Les instruments de financement existent. L’Eurobond ODD émis par le Bénin ouvre la voie au financement vert souverain. La BAD, la SFI et les fonds climat (Green Climate Fund, Clean Technology Fund) financent déjà des projets solaires en Afrique de l’Ouest à des conditions concessionnelles. Les fonds souverains du Golfe — Abu Dhabi (Masdar), Arabie Saoudite (ACWA Power) — cherchent activement des projets solaires sur le continent. Et le sukuk inaugural de janvier 2026 a prouvé la capacité du Bénin à accéder aux marchés de la finance islamique, où les projets d’infrastructure verte sont prioritaires.
CE QUE ÇA CHANGE
Bohicon, 2040.
Cossi a quarante-neuf ans. Son atelier a déménagé — il occupe désormais un local de 400 mètres carrés dans la zone artisanale aménagée entre Bohicon et Abomey. Sur le toit : 24 panneaux solaires et deux batteries lithium-ion d’une capacité de 20 kilowattheures. Installation financée en leasing sur cinq ans, remboursée depuis trois ans. Coût mensuel à l’époque : 85 000 francs CFA. Économie mensuelle sur le réseau et le groupe électrogène : 140 000 francs.
Le poste à souder tourne de 7 heures à 19 heures. Sans interruption. Le compresseur alimente en continu la sableuse et la peinture. Les trois apprentis sont devenus cinq ouvriers qualifiés — deux sont passés par le lycée technique de Bohicon, spécialité maintenance industrielle. Cossi emploie aussi un technicien photovoltaïque formé à Sèmè City, qui assure la maintenance de son installation et de celles de six autres ateliers du quartier.
Il ne pense plus aux délestages. Il ne pense plus à l’essence. Il pense aux commandes — un chantier d’ossature métallique pour un entrepôt frigorifique à Glazoué, une série de portails pour un programme de logements sociaux, un contrat avec un sous-traitant de la GDIZ pour des structures d’étagères industrielles.
Ce qui a changé, ce n’est pas seulement le toit de l’atelier. C’est le système. La SBPE produit désormais plus de 70 % de l’électricité consommée au Bénin, contre moins de 40 % en 2026. La part du solaire dans le mix a dépassé les 30 %. Le coût moyen du kilowattheure a baissé.
Les délestages ont rejoint le groupe électrogène de Cossi — au rang de souvenirs d’une époque révolue. Et chaque matin, quand le soleil se lève sur la tôle de son atelier, Cossi ne le maudit plus. Il le facture.
Un pays qui importe son énergie importe sa vulnérabilité. Un pays qui capture son soleil capture sa souveraineté.
Christian JEKINNOU, Fanaka&Co Mars 2026
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