La moitié invisible
Quand le système ne voit pas celles qui le portent
En 1708, le roi Akaba meurt.
La nouvelle ne sort pas du palais. Dehors, les troupes du Danxomè s’apprêtent à marcher sur le royaume de Ouémè. Si les soldats apprennent que le roi est mort, c’est la débandade. La défaite. Peut-être la fin du royaume.
Alors sa sœur jumelle fait une chose que personne n’attendait. Tassi Hangbé enfile les habits de son frère. Les sandales sacrées, le grand pagne décoré, la récade. Elle marche vers l’armée. Personne ne voit la différence. Elle mène les troupes au combat. Elle gagne.
Au retour à Abomey, elle prend le trône sous son vrai nom. Pendant trois ans, elle gouverne le royaume. Elle ouvre aux femmes la forge, la chasse, l’agriculture — des métiers d’hommes. Elle crée un conseil féminin, le Dadassi, pour conseiller la cour. Et surtout — surtout — elle fonde le premier régiment de femmes combattantes, les Agodjié, que le monde entier appellera plus tard les Amazones du Dahomey.
Puis les hommes de la cour font ce que les hommes de la cour font toujours face à une femme qui dérange. Ils complotent. On assassine son fils. On la force à abdiquer. Et on l’efface de l’histoire officielle. Pendant trois siècles, les récits du Danxomè ne comptent que douze rois. Aucune reine.
Tassi Hangbé a sauvé le royaume. Puis le royaume l’a effacée.
Bohicon, mars 2026.
Houefa se lève à 4h45. Elle ne met pas de réveil — son corps sait.
Avant que la maison ne s’éveille, elle a déjà balayé la cour, allumé le feu, mis l’eau à chauffer, préparé la bouillie des enfants. Son mari dort encore. À 5h30, elle réveille les trois petits. Habille le dernier, deux ans, qui pleure parce qu’il veut sa mère et pas l’école. Elle le calme en fredonnant. Personne ne l’entend fredonner.
À 6h15, elle est au marché de Bohicon. Son étal de condiments — piment, tomate, gombo, oignon — est installé à la même place depuis neuf ans. Les premières clientes arrivent à 6h30. Houefa connaît chacune par son prénom, connaît les prix de gros de la veille au centime près, sait qui paie comptant et à qui elle peut faire crédit. Elle fait tourner 300 000 francs CFA de stock par semaine sans jamais avoir ouvert un tableur.
À 11h, elle court récupérer le petit à la crèche improvisée chez une voisine (1000 FCFA par jour, pas de reçu, pas de normes sanitaires, mais c’est ce qui existe). Elle le nourrit, le couche, revient au marché à 13h. Elle y reste jusqu’à 18h30. À 19h, elle cuisine pour six personnes. À 20h30, elle aide l’aîné pour ses devoirs — elle n’a pas le bac, mais elle se débrouille avec les maths de CM2, parce que qui d’autre le ferait ?
À 21h45, elle s’assoit pour la première fois de la journée. Dix-sept heures debout. Elle pense à son étal. Un fournisseur à Glazoué lui a proposé de la tomate en gros, à un prix qui doublerait sa marge. Mais il faut payer d’avance — 500 000 FCFA. Elle a l’argent sur son compte MTN. Mais pour obtenir un petit crédit qui la ferait passer à l’échelle, la microfinance demande une garantie. Son mari refuse de mettre le titre foncier de la maison familiale. « C’est trop risqué. » Il ne dit pas : « C’est mon nom sur le papier. » Il n’a pas besoin de le dire.
Houefa ne se plaint pas. Elle ne se plaint jamais. Elle porte. Elle nourrit. Elle tient.
Comme Tassi Hangbé il y a trois siècles, elle fait tourner le royaume.
Mais comme Tassi Hangbé il y a trois siècles, le système n’a pas de place visible pour elle.
LE BENIN DES AMAZONES
Le Bénin est l’un des rares pays d’Afrique de l’Ouest à avoir réservé des sièges parlementaires aux femmes. Depuis la réforme constitutionnelle de 2019, 24 des 109 sièges de l’Assemblée sont réservés — un par circonscription. Résultat : la représentation féminine est passée de 7,23 % en 2019 à environ 32 % en 2026 (PNUD Bénin / La Nouvelle Tribune, janvier 2026). Un bond historique dans un pays où, de 1991 à 2019, le taux n’avait jamais franchi les 10 %.
Le Code des Personnes et de la Famille de 2004 a aboli la polygamie pour les nouvelles unions et consacré l’égalité des époux — une rupture profonde avec l’ordre coutumier. La loi de 2021 sur les violences basées sur le genre a élargi la définition des infractions et confié les poursuites au CRIET, la juridiction spéciale. La même année, le Bénin a libéralisé l’avortement jusqu’à 12 semaines — rejoignant le petit groupe d’États africains où ce droit est reconnu sur motifs socio-économiques. L’Institut National de la Femme (INF) a traité 975 plaintes au premier semestre 2024 seul (ONU Femmes, Rapport Beijing+30). Et en janvier 2026, la Banque mondiale a approuvé 100 millions de dollars pour le programme WEDAF, dédié à l’entrepreneuriat féminin — le plus gros financement de ce type jamais accordé au Bénin, dont les bénéficiaires ont été symboliquement nommées « Les Agodjié » (Banque mondiale, 16 janvier 2026).
Le cadre est posé. L’intention est réelle. Mais le quotidien des Houefa du Bénin raconte une autre histoire.
Les femmes constituent 51 % de la population et près de 50 % des chefs d’entreprise (INSAE, RGE). Mais seulement 12,4 % de leurs entreprises sont formalisées. 3,9 % ont accès à un prêt bancaire (SFI, 2026). Au niveau local — là où les décisions affectent le quotidien — seulement 4 % des conseillers communaux sont des femmes, et on compte quelques maires femmes sur 77 communes (CEDAW / Rapport Shadow, 2024).
Et puis il y a ce que les chiffres ne capturent pas.
70 % des femmes béninoises ont subi au moins une forme de violence au cours de leur vie (UNFPA). 30,6 % des femmes de 20-24 ans ont été mariées avant 18 ans — avec des pics dépassant 50 % dans l’Alibori. Seulement 39,6 % des femmes sont alphabétisées, contre 63,1 % des hommes. Les études sur la gestion du temps en milieu rural montrent que les femmes béninoises n’ont presque aucune marge de manœuvre sur l’allocation de leur propre temps — la charge domestique, les soins, le travail agricole non rémunéré absorbent tout (Banque mondiale, Country Gender Assessment).
Ce n’est pas de la mauvaise volonté. C’est un système construit par sédimentation — des habitudes devenues des normes, des normes devenues des murs, des murs devenus invisibles.
Les critères bancaires qui exigent des titres fonciers que les femmes ne possèdent pas. Les réseaux d’information sur les marchés publics et les dispositifs de financement qui fonctionnent dans des espaces où les femmes ne sont pas invitées. Les horaires de formation pensés pour des gens qui n’ont pas trois enfants à nourrir avant 7h du matin. Le silence culturel qui fait que, dans beaucoup de familles, l’éducation du garçon passe avant celle de la fille quand les ressources manquent.
C’est exactement ce qui s’est passé avec Tassi Hangbé. Elle a régné. Elle a gagné des guerres. Elle a innové. Puis on l’a effacée — non pas par décret, mais par omission. On a simplement cessé de prononcer son nom. Et pendant trois siècles, l’histoire officielle a compté douze rois. Zéro reine.
Le Bénin de 2026 ne supprime pas les femmes de ses récits. Mais rend il suffisamment visible leur contribution ?
ET AILLEURS ?
L’Éthiopie a fait une chose simple en 2000. Elle a réformé le droit de la famille pour supprimer l’autorisation maritale nécessaire aux femmes pour travailler hors du foyer, et renforcé le consentement des deux époux pour l’administration des biens communs. Résultat mesuré par la Banque mondiale : la probabilité que les femmes accèdent à des emplois rémunérés et qualifiés a augmenté de 15 à 24 % dans les régions où la réforme a été appliquée (Banque mondiale, 2020). Une seule disposition juridique — le consentement — a déverrouillé des centaines de milliers de trajectoires économiques.
Le Maroc a compris que l’information est le premier verrou. Le programme Min Ajliki (« Pour Toi »), lancé en 2013, n’offre pas du financement — il offre du chemin. Des agents vont dans les souks, dans les villages, dans les coopératives, pour expliquer aux femmes quels dispositifs existent, les accompagner dans les démarches, les connecter aux organismes de financement. En phase pilote : 18 000 femmes sensibilisées, 5 000 accompagnées, des entreprises créées dans l’agroalimentaire, l’artisanat, le commerce (BAD / Min Ajliki, 2021). La clé : le programme est allé vers les femmes au lieu d’attendre qu’elles viennent.
Mais le levier le plus puissant n’est ni juridique ni économique. Il est démographique.
La FAO estime que donner aux agricultrices les mêmes droits fonciers et l’accès aux intrants que les hommes augmenterait les rendements de 20 à 30 % et réduirait la faim de 12 à 17 %. Le FMI calcule qu’aligner la participation économique des femmes sur celle des hommes en Afrique subsaharienne pourrait augmenter le PIB par habitant de 10 à 20 %. McKinsey chiffre l’impact mondial de la parité économique à 12 000 milliards de dollars.
Ces chiffres ne parlent pas de charité. Ils parlent de ce que le monde perd en rendant les femmes invisibles.
QUE POUVONS NOUS FAIRE ?
Le Bénin a effacé Tassi Hangbé pendant trois siècles. Puis, en 2022, il a érigé une statue de 30 mètres à Cotonou — une Amazone, épée et fusil à la main, face à l’océan. L’une des plus grande statue d’Afrique de l’Ouest. Certainement la plus belle (Je ne suis pas objectif :) )
Le geste symbolique est fait. Maintenant, il faut le traduire en système.
Cinq chantiers — Cinq mécanismes.
Premier chantier : le foncier. Tant que le titre de propriété reste au nom du mari dans la majorité des ménages, les femmes resteront exclues du crédit bancaire. Le Code des Personnes et de la Famille de 2004 prévoit déjà la copropriété entre époux. Mais la pratique ne suit pas. Un décret d’application rendant obligatoire l’inscription des deux noms sur les titres fonciers acquis pendant le mariage — comme l’a fait l’Éthiopie — changerait la donne en une génération. Pas un nouveau texte de loi. Un décret. Et la volonté politique de l’appliquer.
Deuxième chantier : les 4 % de femmes dans les conseils communaux. L’Assemblée nationale est passée de 7 % à 32 % grâce aux sièges réservés. Le même mécanisme doit s’appliquer aux élections communales et municipales. C’est au niveau local que se décident l’implantation des marchés, la gestion des cantines scolaires, l’éclairage des routes, l’accès à l’eau — tout ce qui conditionne le quotidien des femmes. Sans femmes dans ces instances, ces décisions continueront d’être prises par des gens qui n’ont jamais porté un enfant au dos en marchant trois kilomètres pour chercher de l’eau.
Troisième chantier : le temps. La charge domestique non rémunérée est le mur invisible. Les crèches communautaires, les cantines scolaires pérennes, les points d’eau de proximité — ce ne sont pas des politiques sociales de confort. Ce sont des infrastructures de libération économique. Chaque heure libérée de la corvée d’eau ou de la garde d’enfant est une heure disponible pour le commerce, la formation, l’engagement civique. Le WEDAF et ses 100 millions de dollars doivent intégrer cette dimension : financer l’entreprenariat féminin sans alléger la charge domestique, c’est demander aux femmes de courir un marathon avec un sac de 30 kilos sur le dos.
Quatrième chantier : l’école des filles au-delà du primaire. Le taux de scolarisation au primaire est quasi paritaire. Mais le décrochage commence au collège — grossesses précoces, mariages forcés, coût d’opportunité pour les familles. Des bourses ciblées pour les filles pauvres du secondaire, conditionnées au maintien à l’école, combinées à des internats sécurisés dans les départements du Nord où le mariage avant 18 ans dépasse 50 %, représentent un investissement de quelques milliards de FCFA pour des retombées de plusieurs générations.
Cinquième chantier : changer les normes avec les hommes, pas contre eux. Les recherches sur le Bénin montrent que les hommes sont des gatekeepers clés en matière de contraception, d’activité économique des femmes et de scolarisation des filles. Les campagnes qui ciblent uniquement les femmes échouent parce qu’elles contournent le problème au lieu de l’affronter. Les programmes qui fonctionnent — au Bénin comme ailleurs — sont ceux qui mobilisent les chefs traditionnels, les leaders religieux, les pères, les maris, non pas comme ennemis du changement, mais comme alliés. Le royaume du Danxomè ne s’est pas construit contre les hommes. Il s’est construit avec des femmes que les hommes ont accepté de voir comme des égales.
CE QUE ÇA CHANGE
Bohicon, mars 2040.
Houefa ne se lève plus à 4h45. Elle se lève à 5h30, parce que sa fille aînée, Hangbé — oui, elle l’a prénommée Hangbé — prépare le petit-déjeuner des cadets depuis qu’elle a quinze ans. C’est son initiative, pas une obligation. Hangbé est en première au lycée de Bohicon, boursière du programme national de maintien des filles au secondaire. Elle veut étudier l’agronomie.
Le mari de Houefa, Sonangon, a signé la co-propriété du terrain quand le décret de 2028 l’a rendu obligatoire. Il a d’abord résisté — « C’est ma terre, mon père me l’a donnée. » Puis un ami, formé dans un programme de sensibilisation communautaire, lui a dit quelque chose qui l’a fait réfléchir : « Sonangnon, si ta femme tombe malade demain, et qu’elle n’a aucun droit sur la parcelle, comment tes enfants survivent ? » Sonangnon a signé le lendemain.
Avec le titre co-signé comme garantie, Houefa a obtenu un crédit du WEDAF. Pas un gros crédit — 3 millions de FCFA. Mais assez pour louer un espace de stockage réfrigéré avec deux autres commerçantes du marché. La perte de tomate fraîche, qui lui coûtait 30 % de sa marge chaque semaine, est tombée à 5 %. Son chiffre d’affaires a doublé en deux ans.
Houefa siège au conseil communal de Bohicon depuis 2032 — un des 30 % de sièges réservés aux femmes depuis la réforme de 2029. Sa première bataille a été l’installation d’une crèche communautaire dans le quartier du marché. Trente-cinq enfants. Quatre employées. Les commerçantes paient 1 500 FCFA par jour — et elles ne se demandent plus si leurs enfants sont en sécurité.
Le soir, parfois, quand la maison est calme, Houefa raconte à Hangbé l’histoire de la reine dont elle porte le nom. La reine qui a sauvé un royaume, puis que le royaume a effacée. Hangbé écoute. Et quand sa mère a fini, elle dit toujours la même chose :
« Maman, cette fois, on ne nous effacera plus. »
Il y a trois siècles, le Danxomè a effacé une reine qui l’avait sauvé.
Le Bénin de 2040 ne fera pas la même erreur — parce qu’un pays qui rend ses femmes invisibles se prive de la moitié de son avenir.
Christian JEKINNOU, Fanaka&Co 8 mars 2026
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