Le coup de fil du village
Protéger chaque famille contre le choc de la maladie
Codjo n’a pas quitté Cotonou depuis six mois.
Il conduit son zemidjan de l’aube jusqu’à la nuit — quartier Cadjèhoun à l’aller, Agla au retour, la voie express quand les clients pressent. 30 000 FCFA les bons jours. 20 000 les mauvais. Il envoie 50 000 FCFA à ses parents à Zinvié chaque mois. Depuis qu’il fait ce job de taxi-moto.
Un dimanche soir de novembre, son téléphone sonne.
C’est Abla, sa sœur.
« Fofo. Maman est à l’hôpital. Tension. Le médecin demande 180 000 FCFA d’avance pour l’hospitaliser. »
Codjo a 47 000 FCFA sur lui. Il regarde son téléphone. Son compte mobile money affiche 12 000 F.
Il appelle son frère aîné à Parakou : 35 000 FCFA. Sa cousine à Agla : 20 000. Son patron de la station de lavage ou il “job” pour compléter ses revenus : 40 000 empruntés, à rendre dans le mois.
À minuit, ils ont réuni 152 000 francs. Pas assez. Abla négocie avec l’infirmière. On accepte 150 000, le solde à la sortie. Afiavi— la mère, 58 ans, paysanne qui cultive un demi-hectare de maïs — est enfin prise en charge.
Elle sortira cinq jours plus tard, stabilisée. Facture totale : 290 000 FCFA.
Codjo mettra quatre mois à rembourser. Quatre mois sans économies, sans filet, avec la peur sourde que le téléphone sonne à nouveau. Il ne le dira jamais à haute voix. Mais depuis cette nuit de novembre, il pense à une chose en conduisant dans les embouteillages de Cotonou :
La prochaine fois, comment on fait ?
L’ARCH, LA SOLUTION
Cette nuit de novembre, nous l’avons tous vécu d’une manière ou d’une autre. Ou quelqu’un que nous connaissons.
Ce n’est pas juste une anecdote.
Au Bénin, 83,6 % des dépenses de santé sont des paiements directs des ménages — ce que les économistes appellent out-of-pocket (OMS, 2023). Quand une famille n’a pas les moyens, les soins attendent. Une hospitalisation imprévue plonge un ménage ordinaire dans trois à six mois de déficit. Le choc sanitaire devient choc économique, qui devient choc social.
Le Bénin a posé des fondations solides. L’ARCH — Assurance pour le Renforcement du Capital Humain — existe depuis 2019, avec quatre piliers : assurance maladie, formation professionnelle, microcrédit et retraite. La loi d’Assurance Maladie Obligatoire a été adoptée en novembre 2022. Plus d’un million de Béninois sont déjà enrôlés via le RAVIP, les pauvres extrêmes couverts à 100 % par l’État, les pauvres non extrêmes subventionnés à 50 %.
Pourtant, le tiers payant n’est accepté que dans 27 % des pharmacies privées. La cible de 4,3 millions de bénéficiaires ARCH reste loin. Pour des millions de Codjo, la carte n’existe pas encore.
La fondation est là. L’édifice est encore en construction.
ET AILLEURS ?
Le Ghana a vécu ce problème — et est en passe de le résoudre.
Avant 2003, le système s’appelait localement cash and carry : tu paies, tu es soigné. Tu n’as pas l’argent, tu attends. Des familles entières vendaient leurs biens pour honorer les factures d’hôpital. En 2003, le gouvernement a créé le National Health Insurance Scheme avec un mécanisme simple : 2,5 % de la TVA nationale, affectés exclusivement à la santé. Pas un impôt de plus — une réorientation. Résultat vingt ans plus tard : 50 % de la population couverte, les paiements directs des ménages ramenés de 60 % à 33 % (Banque Mondiale, 2024).
Le Sénégal a emprunté une voie différente, encore plus proche du contexte béninois. La Couverture Maladie Universelle (CMU) lancée en 2013 repose sur une cotisation annuelle de 7 000 FCFA par personne — moins de 600 FCFA par mois. L’État subventionne les plus pauvres. Les collectivités locales co-financent l’enrôlement. En 2023, 45 % de la population est couverte, avec un objectif de 75 % d’ici 2027.
Deux pays. Deux mécanismes différents. Une leçon commune : la protection sociale universelle ne se construit pas sur la richesse d’un pays. Elle se construit sur la conception du bon mécanisme de financement.
ACCELERER L’ARCH
L’ARCH est une excellente décision. Comment l’accélérer ?
Cinq leviers pour atteindre 80 % de Béninois couverts d’ici 2030 :
ANIP = Carte ARCH automatique. Toute personne enrôlée au RAVIP reçoit automatiquement un numéro d’assuré ARCH. Le Bénin a distribué plus de 8 millions de cartes biométriques. La base de données existe. Elle peut être activée.
La cotisation par mobile money. Pour les artisans et les zémidjans comme Codjo: 500 FCFA par semaine, prélevés automatiquement sur le compte MTN ou Moov lors du renouvellement de vignette, ou sur option mensuelle. Sur 11 millions de comptes actifs, un taux d’adhésion de 30 % génère 85 milliards FCFA par an.
Le tiers payant universel.27 % des pharmacies privées acceptent l'assurance aujourd'hui. Non par mauvaise volonté — mais parce que les remboursements arrivent parfois après huit ou neuf mois. Pour une officine qui achète ses stocks au comptant, c'est insoutenable. Le problème n'est pas l'adhésion au principe. C'est la tuyauterie financière. Le Maroc l'a résolu avec le RAMED : un fonds de préfinancement qui rembourse les officines conventionnées sous 30 jours, avant de se retourner contre l'assureur. Le réseau de tiers payant est passé de moins de 20 % à plus de 70 % des pharmacies en cinq ans. La plateforme e-Pharmacie, en cours de déploiement au Bénin, peut dématérialiser la chaîne entière — ordonnance numérique, validation instantanée, paiement automatisé. Objectif : 80 % des officines conventionnées d'ici 2030. Pas parce qu'on l'impose — parce qu'être conventionné devient la décision commerciale évidente.
Le financement souverain. Le Bénin a démontré sa capacité à lever des fonds sur les marchés. Une obligation sociale “ARCH” émise sur le marché UEMOA — ciblant les fonds ESG ou la finance islamique du Golfe — pourrait potentiellement lever 100 à 150 milliards FCFA sur cinq ans. La BID est déjà engagée à hauteur de 24 milliards. La SFI/Banque Mondiale à 4 milliards. La structure est là.
Les communes comme opérateurs d’enrôlement. Les 77 communes du Bénin reçoivent des dotations conditionnelles liées à leurs taux de couverture ARCH. Une commune qui atteint 80 % de ses habitants enrôlés débloque une prime budgétaire. C’est ce modèle de décentralisation qui a permis au Sénégal d’accélérer entre 2018 et 2023.
Budget total estimé : 250 à 300 milliards FCFA par an pour couvrir 80 % de la population. Dont environ 100 milliards à la charge de l’État pour les pauvres extrêmes. Soit moins de 2 % du PIB — le plancher recommandé par l’OMS pour un système de protection sociale viable dans un pays à revenu faible.
CE QUE ÇA CHANGE
Zinvié, 2040.
Un soir de décembre, Abla appelle son frère :
« Fofo. Maman est à l’hôpital. Tension encore. Mais — elle est prise en charge. »
Prise en charge.
Trois mots qui, pendant des décennies, n’existaient pas dans le vocabulaire des familles comme la sienne.
Afiavi a été soignée, mise sous observation, renvoyée chez elle avec ses médicaments. La facture : zéro franc de sa poche. Sa carte ARCH — activée automatiquement lors de son enrôlement au RAVIP en 2027, cotisations prises en charge par l’État parce qu’elle cultive moins d’un hectare — a tout couvert.
Codjo, lui, cotise depuis 2028. 500 FCFA par semaine, prélevés sur son compte Moov. Quand il a eu une typhoïde sévère en 2033, les six jours au CHD d’Abomey-Calavi ne lui ont rien coûté. Il a perdu dix jours de travail. Pas ses économies.
Il pense parfois à cette nuit de novembre 2026. La course pour réunir 150 000 francs. Les appels en série. La peur que le téléphone sonne encore.
Un pays qui garantit à ses citoyens le droit de tomber malade sans s’appauvrir — ce pays-là a accompli quelque chose de fondamental. Pas spectaculaire. Pas visible depuis l’extérieur.
Juste décisif.
Un appel du village ne devrait jamais vider le compte d’un citadin. C’est ça, la protection sociale. Ce n’est pas un luxe, c’est une brique de développement.
Christian JEKINNOU, Fanaka&Co, mars 2026
#DemainLeBenin #Benin2040 #ARCH #ProtectionSociale


